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Mère

Entretiens

 

Le 27 juillet 1955

L'enregistrement   

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Cet Entretien est basé sur le chapitre III de Lumières sur le Yoga, «Soumission et ouverture».

Il a tout dit, je n’ai rien à ajouter.

Douce Mère, ici il est écrit: «En fait, dans notre yoga, le coeur devrait être le centre principal de la concentration jusqu’à ce que la conscience s’élève plus haut.»

Mais la conscience de chacun est sur un plan différent!

Oui, très différent. Seulement on dit toujours: «Concentrezvous ici, sur le plexus solaire, le centre, là, parce que c’est là qu’on peut le mieux rencontrer le psychique, entrer en contact avec le psychique.» C’est pour ça. C’est ce que cela veut dire.

Une fois que la conscience s’élève, alors où est-ce qu’on la rencontre?

Au-dessus de la tête, au-dessus du mental. Ce que Sri Aurobindo veut dire, c’est: à moins qu’on n’ait dépassé le mental et qu’on ne soit sorti dans les régions tout à fait supérieures, tant qu’on reste dans la conscience humaine — la conscience mentale et vitale et physique —, il faut se concentrer pour rencontrer le psychique. C’est seulement si vous avez jailli en dehors de la conscience humaine, et que vous êtes entré consciemment dans les régions supérieures, au-dessus du mental, très au-dessus du mental, qu’alors vous n’avez plus besoin de vous concentrer dans le psychique, parce que naturellement vous le rencontrerez.

Mais s’élever au-dessus de la conscience mentale (non pas dans un mental spéculatif supérieur), très au-delà de tous les mouvements du mental, ce n’est pas une chose facile. Pour commencer, il faut que le mental soit tout à fait silencieux et tranquille, autrement on ne peut pas. C’est seulement quand le mental entre dans un silence complet, une tranquillité parfaite, qu’il ne devient plus qu’un miroir pour réfléchir ce qui est audessus; alors on peut s’élever au-dessus. Mais tant que «ça» marche, il n’y a pas d’espoir.

Mais il ne faut pas confondre le psychique avec les sentiments, vous savez! Ce sont deux choses tout à fait différentes. Les gens croient toujours que quand ils ont des émotions, des sentiments, ils entrent dans le psychique. Cela n’a rien à faire avec le psychique, c’est purement vital. C’est la partie la plus subtile du vital, si vous voulez, mais c’est le vital. Ce n’est pas par les sentiments qu’on va au psychique, c’est par une aspiration très intense et un détachement de soi.

Douce Mère, qu’est-ce que c’est, «dessécher le coeur»?

Dessécher le coeur! Les gens disent que vous avez le coeur desséché quand vous n’avez plus de sentimentalité vitale. C’est ce qu’ils appellent avoir un coeur desséché, c’est quand on n’a plus de sentimentalité vitale. Un vrai coeur desséché, c’est un être qui... qui serait incapable d’aucune bonté, d’aucune générosité, d’aucune bonne volonté; mais heureusement, c’est très rare.

Il y a quelques rares individus qui sont nés sans être psychique et qui sont méchants; mais ils sont très rares. Pour tout le monde, il y a toujours un espoir; même ceux qui s’imaginent qu’ils sont très forts en étant méchants, même pour eux il y a un espoir; ça peut s’éveiller tout d’un coup. Mais ça, ce n’est pas ce que les gens pensent. Ce que les gens pensent, c’est ce que je te dis; c’est quand on n’a pas de faiblesse sentimentale et d’émotion vitale, alors les gens vous disent: «Vous avez un coeur desséché.» Mais c’est leur opinion, ce n’est pas une vérité. Un coeur desséché, ce serait quelqu’un qui serait incapable d’avoir de la compassion; c’est très rare. Même les gens qui avaient la réputation d’être les plus méchants, il y avait toujours un petit coin de leur être qui était ouvert à la compassion. C’était quelquefois ridiculement petit, mais c’était là.

Douce Mère, quand tu dis: «Concentrez-vous dans le coeur», est-ce que ça veut dire: «Concentrez-vous avec le mental»?

La conscience, pas le mental, la conscience!

Je ne dis pas de penser dans le coeur, je dis de concentrer, concentrer l’énergie, concentrer la conscience, concentrer l’aspiration, concentrer la volonté. Concentrer. On peut avoir une concentration extrêmement intense, sans une seule pensée, et en fait elles sont généralement beaucoup plus intenses quand on ne pense pas.

(silence)

Ça, c’est une des choses les plus indispensables à faire, si on veut arriver à avoir un contrôle sur soi, et une connaissance même limitée de soi-même: c’est de pouvoir localiser sa conscience, et la promener dans les différentes parties de son être, de façon à distinguer sa conscience de sa pensée, de ses sentiments, de ses impulsions, se rendre compte de ce que c’est que la conscience en elle-même. Et ainsi on peut apprendre à la déplacer: on peut mettre la conscience dans le corps, on peut mettre la conscience dans le vital, on peut mettre la conscience dans le psychique (c’est la meilleure place pour la mettre), on peut mettre la conscience dans le mental, on peut élever sa conscience au-dessus du mental, et avec sa conscience on peut aller dans toutes les régions de l’univers.

Mais d’abord il faut savoir ce que c’est que sa conscience, c’est-à-dire devenir conscient de sa conscience, la localiser. Et il y a beaucoup d’exercices pour ça. Mais il y en a un qui est très connu, c’est de s’observer et de se regarder vivre, et alors de voir si c’est vraiment le corps qui est la conscience de l’être, ce que l’on appelle «moi»; et puis quand on s’est aperçu que ce n’est pas du tout le corps, que le corps traduit quelque chose d’autre, alors on cherche dans ses impulsions, ses émotions, pour voir si c’est ça, et puis on s’aperçoit aussi que ce n’est pas ça; et puis alors, on cherche dans ses pensées, si la pensée, c’est vraiment soi, ce que l’on appelle «moi», et au bout de très peu de temps on s’aperçoit: «Non, je pense, par conséquent “moi”, c’est différent de mes pensées.» Et alors, ainsi, par éliminations progressives, on arrive à entrer en contact avec quelque chose, quelque chose qui vous donne l’impression d’être: «Oui, ça c’est “moi”. Et ce quelque chose, je peux le promener, je peux le promener de mon corps à mon vital, à mon mental, je peux même, si je suis très... comment dire... très habitué à le promener, je peux le promener dans d’autres gens, et c’est comme ça que je peux m’identifier aux choses et aux gens. Je peux, à l’aide de mon aspiration, le faire sortir de ma forme humaine, s’élever au-dessus, vers des régions qui ne sont plus du tout ce petit corps et ce qu’il contient.»

Et alors, on commence à comprendre ce que c’est que sa conscience; et c’est après cela qu’on peut dire: «Bon, j’unirai ma conscience à mon être psychique, et je la laisserai là, afin qu’elle soit en harmonie avec le Divin, et qu’elle puisse se soumettre entièrement au Divin.» Ou alors: «Si par cet exercice de s’élever au-dessus de mes facultés de penser et de mon intellect, je peux entrer dans une région de lumière pure, de connaissance pure...», alors on peut mettre sa conscience là, et vivre comme ça, dans une splendeur lumineuse qui est au-dessus de la forme physique.

Mais d’abord il faut que cette conscience soit mobile, et qu’on sache la distinguer des autres parties de l’être qui sont, en fait, ses instruments, ses modes d’expression. Il faut que la conscience se serve de ces choses, mais non pas que vous confondiez la conscience avec ces choses. Vous mettez la conscience dans ces choses, alors vous devenez conscient de votre corps, vous devenez conscient de votre vital, vous devenez conscient de votre mental, vous devenez conscient de toutes vos activités par votre volonté d’identification; mais pour cela il faut que d’abord votre conscience ne soit pas complètement embrouillée, mélangée, combinée pour ainsi dire avec toutes ces choses, qu’elle ne les prenne pas pour elle, qu’elle ne se trompe pas.

Quand on pense à soi (évidemment, sur des millions d’hommes il n’y en a peut-être pas dix qui sont autrement), on pense: «Moi, c’est mon corps, c’est ça que j’appelle “moi”, ce qui est comme ça. Et alors, je suis comme ça; et puis mon voisin, c’est aussi le corps. Quand je parle d’une autre personne, je parle de son corps.» Et alors, tant qu’on est dans cet état-là, on est le jouet de tous les mouvements possibles, et on n’a aucun contrôle sur soi-même.

Le corps, c’est le dernier instrument, et c’est pourtant ça que l’on appelle «moi», la plupart du temps, à moins qu’on n’ait commencé à réfléchir.

Questions? Pas de questions?

Pourquoi est-on souvent dispersé dans les périodes d’assimilation?

Oui, c’est un état très fréquent: dispersé dans toutes ses pensées, dans tous ses désirs, dans toutes ses activités; ça fait beaucoup, beaucoup de dispersion. Et alors, on est tiré de toutes sortes de côtés, et on n’a pas de coordination dans sa vie.

Mais pourquoi dans les périodes d’assimilation?

Périodes d’assimilation? Dispersé?

Pas nécessairement! Pas nécessairement. Il y a des gens, au contraire, qui dans les périodes d’assimilation sont extrêmement concentrés, renfermés sur eux-mêmes... Pas nécessairement. Généralement on est plus dispersé dans des périodes d’activité — pas dans des périodes d’aspiration —, je parle d’activité ordinaire.

On est toujours plus ou moins identifié avec tout ce que l’on fait, et toutes les choses avec lesquelles on est en contact. L’état ordinaire des êtres, c’est d’être dans tout ce qu’ils font, tout ce qu’ils voient, tous les gens qu’ils fréquentent. Ils sont comme ça. Il y a quelque chose d’eux, qui est d’ailleurs très flottant et très inconsistant, et qui se promène partout. Et s’ils veulent simplement savoir un petit peu ce qu’ils sont, ils sont obligés de retirer un tas de choses vers eux, comme ça, qui sont éparpillées partout. Il y a une sorte de fluidité inconsciente entre les gens, ça, je vous l’ai dit je ne sais combien de fois; ça fait un mélange, tout ça, dès que ce n’est plus tout à fait matériel... C’est parce que vous avez une peau que vous n’entrez pas les uns dans les autres comme ça; autrement même le physique subtil, n’est-ce pas... comme une espèce de vapeur presque perceptible qui sort des corps, qui est le physique subtil, ça se mélange d’une façon terrible, et ça produit toutes sortes de réactions, constamment, de l’un sur l’autre.

On peut, sans savoir pourquoi, sans avoir la moindre idée de la raison, on peut être passé justement d’une harmonie de bonne santé à un déséquilibre et à un grand malaise! On ne sait pas pourquoi, il n’y a aucune raison extérieure, tout d’un coup ça arrive; on peut avoir été paisible, content, dans une condition, enfin, agréable, tolérable, puis, tout d’un coup, être furieux, mécontent, mal à l’aise! On ne sait pas pourquoi, il n’y a pas de raison. On peut avoir été plein de joie, de gaieté, d’enthousiasme, et puis, sans aucune raison apparente, triste, morose, déprimé, découragé! Il arrive quelquefois qu’on soit dans un état de dépression, et puis on passe quelque part, et tout s’éclaire: une lumière, une joie, tiens! on devient tout d’un coup optimiste; ça c’est rare — ça peut arriver aussi, c’est la même chose, c’est contagieux aussi; mais enfin on risque plus d’attraper des choses destructives que des choses constructives.

Il y a très peu de gens qui portent avec eux une atmosphère qui irradie la joie, la paix, la confiance; c’est très rare. Mais ceux-là, ce sont vraiment des bienfaiteurs de l’humanité. Ils n’ont pas besoin d’ouvrir la bouche.

(silence)

C’est tout?

Douce Mère, tous les jours nous allons au Balcon, et ici au Terrain de Jeux nous venons pour le March-Past et la Concentration1. Alors quelle doit être notre approche pour chacune de ces choses?

La chose la plus indispensable dans tous les cas, c’est la réceptivité.

Le Balcon, par exemple. Quand j’arrive au Balcon, je fais une concentration spéciale, vous remarquez que je regarde tout le monde, n’est-ce pas, je passe, je regarde, je vois tout le monde, je sais tous ceux qui sont là, et où ils sont, et je mets sur chacun exactement ce qu’il lui faut; je vois sa condition et je mets sur lui ce qu’il faut. Ça peut aller vite, parce qu’autrement je vous garderais là une demi-heure, mais je le fais, c’est cela que je fais. C’est la seule raison pour que je sorte, parce que je vous porte dans ma conscience. Je vous porte dans ma conscience, toujours, sans vous voir, je fais ce qu’il faut. Mais ça c’est un moment où je peux le faire en touchant le physique directement, n’est-ce pas; autrement c’est à travers le mental que ça agit, le mental ou le vital. Mais là je touche le physique directement par la vision, le contact de la vision; et c’est cela que je fais — chaque fois.

Alors si chacun qui vient, vient avec une sorte de confiance, d’ouverture intérieure, et est prêt à recevoir ce qui est donné, et naturellement pas dispersé... il y a des gens, là, qui passent leur temps à regarder ce qui se passe, ce que les autres font, et comme cela, alors ils n’ont pas beaucoup de chances de recevoir grandchose; mais si on vient concentré sur ce que l’on peut recevoir, et aussi tranquille que possible, et comme si on était ouvert pour recevoir quelque chose, comme si on ouvrait, justement, sa conscience, comme ça (geste), pour recevoir quelque chose... Si on a une difficulté spéciale ou un problème spécial, on peut le poser dans une aspiration, mais ce n’est pas très nécessaire, parce que généralement entre ce que les gens pensent d’eux-mêmes et la condition dans laquelle ils sont, il y a toujours une petite différence, dans le sens que ce n’est pas la chose exacte; leur façon de sentir ou de voir la chose, cela fait une petite déformation, alors je suis obligée de passer par-dessus leur déformation. Tandis que s’ils ne pensent rien, s’ils sont simplement comme ça (geste), ouverts à attendre la Force — je vais tout droit, et ce qui est à faire je le fais. Et c’est le moment où je sais exactement — n’est-ce pas, je fais comme cela (geste), tout lentement —, de dessus je vois très bien, très bien, exactement, la condition dans laquelle chacun est. Voilà le travail du matin.

La Concentration, c’est tout à fait différent. J’essaye d’abord de rendre l’atmosphère aussi calme, aussi tranquille, aussi unifiée que possible, comme si j’étalais les consciences, comme ça (geste); et puis alors, de tout en haut, je fais descendre la Force autant que je peux et je la mets dessus aussi fort que je peux. Alors cela dépend exclusivement de si on est bien tranquille et bien concentré; là il faut être concentré, il ne faut pas être dispersé, il faut être concentré, mais très... comment dire... très plan, très horizontal, comme ça (geste). Alors la Force fait une pression. Et c’est surtout pour unifier, pénétrer l’ensemble et tâcher d’en faire quelque chose de «cohésif» qui puisse exprimer en groupe la Force d’en haut.

Le matin c’est un travail individuel, le soir c’est un travail collectif. Mais naturellement, là-dedans chacun peut sentir individuellement, mais, n’est-ce pas, c’est un travail d’unification que je fais le soir. Chacun reçoit suivant sa réceptivité et l’état dans lequel il se trouve.

Et pendant le March-Past, Douce Mère?

Ça, le March-Past, c’est... c’est plutôt une action physique — pour préparer à l’action physique. C’est plutôt une façon de s’ouvrir à l’énergie, l’énergie universelle, pour se préparer à l’action. C’est un contact avec l’énergie, l’énergie universelle qui est là, c’est pour aider à la participation du corps dans le travail. C’est une chose très physique à ce moment-là. Ça c’est vraiment la base de la culture physique: de préparer le corps pour l’action et pour la réceptivité des énergies pour accomplir l’oeuvre. Et la marche aussi, même quand je ne suis pas là. Mais le March-Past, c’est pour stimuler la réceptivité du corps aux énergies réalisatrices. C’est basé sur une chose qui s’exprime de toutes sortes de façons; mais c’est une sorte d’admiration... comment dire... d’admiration spontanée, et d’ailleurs charmante, pour l’héroïsme, qui est dans la conscience physique la plus matérielle.

Et ça, c’est une force formidable pour surmonter le tamas et l’inertie physique. C’est d’ailleurs là-dessus que sont basées toutes les capacités de lutte des armées dans les guerres. Si les êtres humains n’avaient pas ça, eh bien, on ne pourrait jamais les faire aller se battre les uns contre les autres, stupidement, pour des choses qu’ils ne savent même pas. Et c’est parce qu’il y a ça dans l’être, que ces grandes masses d’hommes peuvent être utilisées, employées et mises en mouvement.

Il y a eu des exemples de ça, absolument merveilleux, dans la première Grande Guerre, qui était beaucoup plus dure pour l’individu que la seconde. C’était une guerre terrible, parce que les hommes avaient creusé des tranchées et qu’ils étaient obligés de croupir comme des vers dans la terre, sous le danger perpétuel d’un bombardement contre lequel ils ne pouvaient rien que de se protéger aussi bien qu’ils pouvaient; et ils restaient quelquefois enfermés là-dedans pendant des jours. Il est arrivé qu’ils restent enfermés plus de quinze jours dans une tranchée, parce qu’il n’y avait pas moyen de les changer; c’est-à-dire que c’est une vie de taupe où on est sous un danger perpétuel, et rien à faire. C’était de toutes choses la plus horrible. C’était une guerre horrible. Eh bien, il y avait de ces troupes qui avaient été laissées comme ça, parce qu’on ne pouvait plus, à cause des bombardements et tout ça, on ne pouvait plus les relever. On appelait ça les «relever», relever les troupes, apporter de nouvelles troupes et emmener les autres pour qu’elles se reposent. Il y en avait qui restaient comme ça pendant des jours. Il y en a qui sont restées dix jours, douze jours. Il y a de quoi devenir fou, pour n’importe qui. Eh bien parmi ces gens-là, il y en a qui ont raconté leur vie, qui ont raconté ce qui s’est passé.

J’ai lu des livres là-dessus: pas des romans, des comptes rendus pris au jour le jour de ce qui se passait. Il y en a un... c’est d’ailleurs un grand écrivain qui a écrit ses souvenirs de guerre2, et il racontait qu’ils avaient tenu comme ça, sous le bombardement, pendant dix jours (naturellement il y en avait beaucoup qui y restaient). Et puis alors on les faisait revenir en arrière et on les remplaçait par d’autres: les nouveaux arrivaient, les anciens retournaient. Et naturellement quand ils retournaient — n’est-ce pas, on avait mal mangé, on avait mal dormi, on avait vécu dans des trous noirs, enfin c’était une vie épouvantable —, quand ils arrivaient, il y en avait qui ne pouvaient même plus enlever leurs souliers, parce que les pieds étaient tellement gonflés dedans que ça ne pouvait plus sortir. Ce sont des horreurs physiques impensables. Eh bien, ces gens (n’est-ce pas, à ce moment-là il n’y avait pas, d’une façon aussi généralisée, les transports mécaniques comme on les a eus cette fois-ci), alors ils revenaient à pied, comme ça, fourbus, à moitié morts.

Ils avaient tenu.

Cela a été une des plus belles choses de la guerre au point de vue courage: parce qu’ils avaient tenu, les ennemis n’avaient pas pu prendre les tranchées et n’ont pas pu avancer. Naturellement la nouvelle s’était répandue, et alors ils sont arrivés dans un village, et tous les gens du village étaient sortis pour les recevoir et longeaient la route avec des fleurs et des cris d’enthousiasme. Tous ces gens qui ne pouvaient plus se traîner, n’est-ce pas, qui étaient comme ça (geste d’affaissement), tout d’un coup, les voilà tous qui se redressent, qui se relèvent, qui sont pris d’énergie, et tous ensemble ils se mettent à chanter et ils passent en chantant à travers tout le village. Il paraît que c’était une résurrection.

Eh bien, c’est cette chose-là dont je parle. Ça, c’est une chose si belle, qui est dans la conscience physique la plus matérielle! N’est-ce pas, tout d’un coup, ils ont eu le sentiment qu’ils étaient des héros, qu’ils avaient fait quelque chose d’héroïque, et alors, ils ne voulaient pas avoir l’air de gens complètement aplatis, plus bons à rien. «Nous sommes prêts à retourner à la bataille s’il le faut!» Comme ça. Et ils ont passé comme ça. Il paraît que c’était merveilleux; j’en suis convaincue, que c’était merveilleux3.

Eh bien, c’est cela qu’on cultive avec le March-Past maintenant.

Voilà!

 

1 La Mère, à cette époque, donnait un darshan quotidien en paraissant le matin à son balcon — c’était le Darshan du Balcon —, et le soir, elle était présente au Terrain de Jeux pour le March-Past (Défilé) et la oncentration qui y fait suite.

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2 La Mère fait ici allusion à La Vie des Martyrs, de Georges Duhamel.

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3 Poursuivant cet Entretien avec Pavitra en quittant le Terrain de Jeux, la Mère a conclu: «C’est la réponse cellulaire à l’enthousiasme du vital.»

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