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Sri Aurobindo

Le Secret du Véda
Suivi de hymnes choisis du Rig-Véda

Avec commentaires

10. Les Ashvins, seigneurs de félicité (4.45)

4.45.1

ए॒ष स्य भा॒नुरुदि॑यर्ति यु॒ज्यते॒ रथ॒: परि॑ज्मा दि॒वो अ॒स्य सान॑वि ।

पृ॒क्षासो॑ अस्मिन्मिथु॒ना अधि॒ त्रयो॒ दृति॑स्तु॒रीयो॒ मधु॑नो॒ वि र॑प्शते ॥१॥

eṣaḥ syaḥ bhānuḥ ut iyarti yujyate rathaḥ pari-jmā divaḥ asya sānavi

pṛkṣāsaḥ asmin mithunāḥ adhi trayaḥ dṛtiḥ turīyaḥ madhunaḥ vi rapśate

La voici qui s’élève, cette Lumière, il est attelé tout en haut de ce Ciel le char omniprésent, sur lequel en trois paires sont juchés les délices qui nous comblent et la quatrième, une outre de miel, est pleine à déborder.

4.45.2

उद्वां॑ पृ॒क्षासो॒ मधु॑मन्त ईरते॒ रथा॒ अश्वा॑स उ॒षसो॒ व्यु॑ष्टिषु ।

अ॒पो॒र्णु॒वन्त॒स्तम॒ आ परी॑वृतं॒ स्व१́र्ण शु॒क्रं त॒न्वन्त॒ आ रजः॑ ॥२॥

ut vām pṛkṣāsaḥ madhu-mantaḥ īrate rathāḥ aśvāsaḥ uṣasaḥ vi-uṣṭiṣu

apa-ūrṇuvantaḥ tamaḥ ā pari-vṛtam svaḥ na śukram tanvantaḥ ā rajaḥ

Plein de miel jaillit le délice, montent chars et chevaux dans les splendeurs de l’Aurore; écartant le voile d’obscurité qui recouvre tout alentour, ils prolongent le monde inférieur et en font une image radieuse, pareille au lumineux ciel de Svar.

4.45.3

मध्व॑: पिबतं मधु॒पेभि॑रा॒सभि॑रु॒त प्रि॒यं मधु॑ने युञ्जाथां॒ रथ॑म् ।

आ व॑र्त॒निं मधु॑ना जिन्वथस्प॒थो दृतिं॑ वहेथे॒ मधु॑मन्तमश्विना ॥३॥

madhvaḥ pibatam madhu-pebhiḥ āsabhiḥ uta priyam madhune yuñjāthām ratham

ā vartanim madhunā jinvathaḥ pathaḥ dṛtim vahethe iti madhu-mantam aśvinā

Dégustez le miel avec vos bouches buveuses de miel et pour le miel attelez votre char bien-aimé; par le miel vous rendez fastes le mouvement et ses trajets; pleine de miel, ô Ashvins, est l’outre que vous portez.

4.45.4

हं॒सासो॒ ये वां॒ मधु॑मन्तो अ॒स्रिधो॒ हिर॑ण्यपर्णा उ॒हुव॑ उष॒र्बुधः॑ ।

उ॒द॒प्रुतो॑ म॒न्दिनो॑ मन्दिनि॒स्पृशो॒ मध्वो॒ न मक्ष॒: सव॑नानि गच्छथः ॥४॥

haṁsāsaḥ ye vām madhu-mantaḥ asridhaḥ hiraṇya-parṇāḥ uhuvaḥ uṣaḥ-budhaḥ

uda-prutaḥ mandinaḥ mandi-nispṛśaḥ madhvaḥ na makṣaḥ savanāni gacchathaḥ

Pleins de miel sont les cygnes que vous montez, invulnérables [ou: inattaquables, infaillibles], aux ailes d’or, s’éveillant dès l’Aurore; ils font pleuvoir les eaux, en extase au contact de l’Extatique; comme les abeilles le miel vous approchez les libations du Soma.

4.45.5

स्व॒ध्व॒रासो॒ मधु॑मन्तो अ॒ग्नय॑ उ॒स्रा ज॑रन्ते॒ प्रति॒ वस्तो॑र॒श्विना॑ ।

यन्नि॒क्तह॑स्तस्त॒रणि॑र्विचक्ष॒णः सोमं॑ सु॒षाव॒ मधु॑मन्त॒मद्रि॑भिः ॥५॥

su-adharāsaḥ madhu-mantaḥ agnayaḥ usrā jarante prati vastoḥ aśvinā

yat nikta-hastaḥ taraṇiḥ vi-cakṣaṇaḥ somam susāva madhu-mantam adribhiḥ

Pleines de miel les flammes, guides parfaites du sacrifice itinérant, courtisent jour après jour votre splendeur, ô Ashvins, quand celui qui a les mains pures, le pouvoir d’aller jusqu’au but et la vision parfaite, a pressé avec les pierres du pressoir le vin miellé du Soma.

4.45.6

आ॒के॒नि॒पासो॒ अह॑भि॒र्दवि॑ध्वत॒: स्व१́र्ण शु॒क्रं त॒न्वन्त॒ आ रजः॑ ।

सूर॑श्चि॒दश्वा॑न्युयुजा॒न ई॑यते॒ विश्वाँ॒ अनु॑ स्व॒धया॑ चेतथस्प॒थः ॥६॥

āke-nipāsaḥ ahabhiḥ davidhvataḥ svaḥ na śukram tanvantaḥ ā rajaḥ

sūraḥ cit aśvān yuyujānaḥ īyate viśvān anu svadhayā cetathaḥ pathaḥ

Buvant le vin tout proche les flammes cavalent et courent, prolongeant le monde inférieur pour en faire une image radieuse pareille au lumineux ciel de Svar; le Soleil lui aussi s’en va atteler ses coursiers, et vous, consciemment, empruntez [ou: prenez connaissance de] tous les chemins suivant la force de la Nature,

4.45.7

प्र वा॑मवोचमश्विना धियं॒धा रथ॒: स्वश्वो॑ अ॒जरो॒ यो अस्ति॑ ।

येन॑ स॒द्यः परि॒ रजां॑सि या॒थो ह॒विष्म॑न्तं त॒रणिं॑ भो॒जमच्छ॑ ॥७॥

pra vām avocam aśvinā dhiyam-dhāḥ rathaḥ su-aśvaḥ ajaraḥ yaḥ asti

yena sadyaḥ pari rajāṁsi yāthaḥ haviṣmantam taraṇim bhojam accha

Tenant en moi la Pensée, ô Ashvins, j’ai glorifié [par le Verbe] votre char impérissable, tiré par de parfaits chevaux, qui vous fait parcourir d’un trait tous les mondes vers la jubilation riche en offrandes qui parvient jusqu’au but.

Commentaire

Les hymnes du Rig-Véda adressés aux deux brillants Jumeaux, comme ceux consacrés aux Ribhus, sont riches de tournures symboliques qui demeurent impénétrables tant que manque la clef véritable de leur symbolisme. Ces hymnes aux Ashvins s’articulent autour de trois thèmes principaux: la célébration de leur char, de leurs chevaux et de leur course omniprésente; leur quête du miel, madhu, la joie que celui-ci leur procure et cette manne de plaisirs délicieux qu’ils transportent dans leur char; enfin, leur relation intime avec le Soleil, avec Suryā, la fille du Soleil, et avec l’Aurore.

Les Ashvins, comme les autres dieux, descendent de la conscience-de-Vérité, le ṛtam; leur naissance ou manifestation a pour origine le Ciel, Dyau, le Mental pur; leur mouvement traverse tous les mondes, l’effet de leur action se fait sentir sur tous les plans, depuis le corps jusqu’à la Vérité superconsciente, en passant par le vital et la pensée. Il a d’ailleurs pour point de départ l’Océan, débute avec ce flou de l’être qui émerge du subconscient, tandis qu’eux-mêmes pilotent l’âme sur le flot de ces eaux et l’empêchent de sombrer en cours de route. C’est pourquoi ils sont nāsatyā, les maîtres du mouvement, les guides de la traversée ou du voyage.

Ils apportent à l’homme le secours de la Vérité, qui leur vient notamment de leur proximité avec l’Aurore, avec Surya, seigneur de la Vérité, et avec Suryà, sa fille; mais leur remède à eux, c’est plutôt le délice de l’être. Ils sont en effet seigneurs de Félicité, śubhaspatī; leur char ou mouvement accumule les satisfactions du délice de l’être sur tous ses plans; ils portent l’outre débordante de miel; ils cherchent le miel, la douceur, et en remplissent toutes les choses. Ils sont donc des pouvoirs effectifs de l’Ananda, qui procède de la conscience-de-Vérité et qui, se manifestant diversement dans tous les trois mondes, soutient l’homme dans son voyage. Voilà pourquoi leur action touche tous les mondes. Ils sont en particulier les cavaliers ou écuyers du Cheval, les Ashvins, comme leur nom l’indique – ils font de la force vitale chez l’être humain le moteur du voyage; mais ils agissent aussi dans la pensée et la conduisent à la Vérité. Ils donnent santé, beauté, perfection au corps; ce sont les thérapeutes divins. Nul autre dieu ne se porte plus volontiers au secours de l’homme pour lui procurer bien-être et joie, agamiṣṭhā, śubhaspatī. Car telle est bien leur fonction spécifique et parfaite. Ils sont essentiellement seigneurs du bonheur, de la Félicité, śubhaspatī.

Dans cet hymne Vamadéva ne cesse de mettre en évidence ce trait caractéristique des Ashvins. Chaque vers, ou presque, reprend ou répète constamment les mots madhu, madhumān, miel et plein de miel. C’est un hymne à la douceur de l’existence, une glorification du délice de l’être.

(rik 1) – La grande Lumière des lumières, le Soleil de Vérité, l’illumination de la conscience-de-Vérité surgit du mouvement de la vie pour créer le Mental illuminé, Svar, terme de l’évolution du triple monde inférieur. Eṣa sya bhānur udiyarti. Ce lever du Soleil en l’homme rend possible la plénitude du mouvement des Ashvins; car la Vérité mène au Délice réalisé, à la béatitude céleste. C’est pourquoi le char des Ashvins est attelé au sommet de ce Dyau, au niveau ou plan supérieur du mental resplendissant. Ce char est omniprésent; son mouvement va partout; sa vitesse parcourt librement tous les plans de notre conscience. Yujyate rathaḥ parijmā divo asya sānavi.

La plénitude de cette diffusion des Ashvins entraîne la plénitude de toutes les satisfactions possibles du délice de l’être. Ce que le langage du Véda traduit symboliquement en disant qu’existent dans leur char les satisfactions, pṛkṣāsaḥ, en trois paires, pṛkṣāso asmin mithunā adhi trayaḥ. L’exégèse rituelle traduit le mot pṛkṣa, ainsi que le terme voisin prayas, par nourriture. La racine veut dire plaisir, plénitude, satisfaction, et peut désigner concrètement une “gourmandise” ou nourriture agréable, et psychologiquement délice, plaisir, satisfaction. Les plaisirs ou gourmandises que véhicule le char des Ashvins forment donc trois paires; ou la formule peut tout bonnement signifier qu’ils sont trois mais se ressemblent beaucoup. Quoi qu’il en soit, on fait ici allusion aux trois sortes de satisfactions ou plaisirs, correspondant aux trois mouvements ou mondes de notre conscience évolutive – bonheurs du corps, bonheurs de la vitalité, bonheurs du mental. Si elles forment trois paires, il faut alors comprendre que le délice possède sur chaque plan une double action, correspondant à la nature propre des Ashvins, simple et double à la fois. Il est difficile dans le Véda lui-même de faire la différence entre ces Jumeaux splendides et heureux, ou de découvrir ce que chacun représente individuellement. Aucune indication n’est donnée, contrairement aux trois Ribhus. L’explication se trouve peut-être dans les noms grecs des deux Dioscures, divo napātā, fils du Ciel. Kastor, le nom de l’aîné, équivaut, semble-t-il, à Kashitri, le Brillant; Poludeukes1 pourrait représenter Purudansas, nom qui dans le Véda sert d’épithète aux Ashvins, celui aux multiples activités. Si c’est le cas, la double naissance des Ashvins réitère le dualisme védique constant de Pouvoir et Lumière, Connaissance et Volonté, Conscience et Énergie, go et aśva. Dans tous les bonheurs que nous procurent les Ashvins, ces deux éléments sont indissociables; sous leur aspect de Lumière ou Conscience, ils contiennent Pouvoir et Énergie; sous la forme du Pouvoir ou de l’Énergie, ils contiennent Lumière et Conscience.

Mais ces trois formes de bonheur ne sont pas tout ce que leur char nous réserve; il y a quelque chose d’autre, une quatrième joie, une outre pleine de miel, et de cette outre le miel s’échappe et se répand de tous côtés. Dṛtis turīyo madhuno vi rapśate. Mental, vie et corps constituent le trio; turīya, le quatrième plan de notre conscience, est le superconscient, la conscience-de-Vérité. Les Ashvins ont pris avec eux une outre, dṛti, littéralement une pièce coupée ou déchirée, une formation partielle, issue de la conscience-de-Vérité, pour transporter le miel de la Béatitude superconsciente; mais elle ne suffit pas à le contenir; incoercible, cette douceur généreuse et infinie fuit et déferle partout, noyant dans le délice la totalité de notre existence.

(rik 2) – Nageant dans ce miel, les trois paires de satisfactions, mentales, vitales et corporelles, s’imprègnent de cette abondance débordante qui circule partout, et s’emplissent de sa douceur, madhumantaḥ. Et, ainsi comblées, elles entament aussitôt leur ascension. Au contact du délice divin, tous les plaisirs éprouvés dans ce monde inférieur prennent leur essor, attirés irrésistiblement par le superconscient, par la Vérité, par la Béatitude. Conjointement – car, en secret ou à découvert, consciemment ou subconsciemment, c’est le délice de l’être qui guide nos activités – tous les chars et les chevaux de ces dieux amorcent le même mouvement d’envol. Tous les différents mouvements de notre être, toutes les manifestations de la Force qui les impulsent, tous suivent vers sa demeure la lumière ascendante de la Vérité. Ud vāṃ pṛkṣāso madhumanta īrate, rathā aśvāsa uṣaso vyuṣṭiṣu.

Ils montent vers les vastes splendeurs. de l’Aurore; car l’Aurore, c’est l’illumination de la Vérité se levant sur la mentalité pour apporter le jour de la pleine conscience dans l’obscurité ou la pénombre de notre être. Elle prend l’aspect de Dakshina, la discrimination intuitive pure, dont se nourrit Agni, la Force de Dieu en nous, quand il aspire à la Vérité – ou de Sarama, l’intuition révélatrice, qui s’introduit dans la caverne du subconscient, où les maîtres mesquins de l’action sensorielle ont dissimulé les troupeaux radieux du Soleil, et avertit Indra. Alors arrive le seigneur du Mental lumineux, qui fracture la caverne et fait monter les troupeaux, udājat (4.50.5), les fait monter vers la vaste conscience-de-Vérité, la demeure attitrée des dieux. Notre existence consciente est une montagne, adri, une longue succession de plateaux gagnant progressivement en altitude, sānūni; la caverne du subconscient se trouve en bas; nous escaladons les pentes, vers le sommet divin de la Vérité et de la Béatitude, où siège l’Immortalité, yatrāmṛtāsa āsate (9.15.2).

Cet envol du char des Ashvins, avec son pesant de jouissances sublimées et transformées, écarte le voile de la Nuit qui enveloppe en nous les mondes de l’être. Tous ces mondes, mental, vie, corps, s’ouvrent aux rayons du Soleil de la Vérité. L’essor de tous les pouvoirs et plaisirs du monde inférieur en nous, rajas, étend leur univers et leur confère la splendeur même du mental intuitif lumineux, Svar, qui reçoit directement la Lumière supérieure. Le mental, l’acte, l’existence vitale, émotive, matérielle, tout baigne dans la gloire et l’intuition, le pouvoir et la lumière du Soleil divin, tat savitur vareṇyaṃ bhargo devasya (la célèbre formule de la Gayatri, III-62-10). L’existence mentale inférieure devient une image et un reflet du plus-haut Divin. Aporṇuvantas tama ā parīvṛtaṃ, svar ṇa śukraṃ tanvanta ā rajaḥ.

(rik 3) – Ce vers conclut la description générale du mouvement parfait et ultime des Ashvins. Au troisième vers, le Rishi Vamadéva s’intéresse à sa propre ascension, sa propre offrande du Soma, son voyage et son sacrifice; il revendique pour eux leur action béatifique et glorificatrice. Les lèvres des Ashvins sont faites pour goûter la douceur; qu’elles la dégustent donc dans son sacrifice. Madhvaḥ pibataṃ madhupebhir āsabhiḥ. Qu’ils attellent leur char pour le miel, ce char bien-aimé des hommes; uta priyaṃ madhune uñjāthāṃ ratham. Ce miel et cette douceur même de l’Ananda leur permet en effet d’égayer le mouvement de l’homme, sa progression, quel que soit son parcours. Ā vartaniṃ madhunā jinvathas pathaḥ. Car ils portent l’outre d’où déborde ce trop-plein de miel. Dṛtiṃ vahethe madhumantam aśvinā. L’intervention des Ashvins fait du progrès de l’homme vers la béatitude une source de béatitude; tout son labeur et sa lutte et sa peine se comblent d’un délice divin. Le Véda déclare ailleurs que la Vérité mène à la Vérité (5.68.4), autrement dit le progrès de la loi de la Vérité dans la conscience mentale et physique finit par nous conduire, par-delà le mental et le corps, à la Vérité superconsciente – de même ici on veut nous indiquer que l’Ananda mène à l’Ananda, l’épanouissement d’un délice divin en tous nos éléments, en toutes nos activités, nous permet d’arriver à la béatitude superconsciente.

(rik 4) – Durant leur ascension, les chevaux qui tirent le char des Ashvins se changent en oiseaux, en cygnes, haṃsāsaḥ. L’Oiseau dans le Véda symbolise très fréquemment l’âme libérée qui prend son essor, et parfois les énergies montantes ainsi libérées, qui s’envolent vers les hauteurs de notre être, frappant l’air librement de leurs ailes largement déployées, oubliant le circuit ordinaire ou le galop laborieux de l’énergie de Vie, du Cheval, aśva. Ce sont ces énergies-là qui tirent le char libre des seigneurs du Délice, quand point sur nous le Soleil de la Vérité. Ces battements d’ailes sont “pleins du miel”, madhumantaḥ, répandu par l’outre débordante. Ils sont “invulnérables”, asridhaḥ, rien de mal ne leur arrive en vol; ou, autre interprétation possible, ils ne commettent pas de faux mouvement, de geste dangereux. Et ils possèdent des “ailes d’or”, hiraṇyaparṇāḥ. L’or est la couleur symbolisant la lumière de Surya. Les ailes de ces énergies figurent le mouvement plein, satisfait, abouti, parṇa, de sa connaissance lumineuse. Car il s’agit d’oiseaux qui s’éveillent avec l’Aurore, d’énergies quittant leurs nids à tire-d’aile quand la fille du Ciel foule les étendues de notre mentalité humaine, divo asya sānavi. Voilà ce que représentent les cygnes qui portent les Jumeaux dans leur fougueuse chevauchée. Haṃsāso ye vāṃ madhumanto asridho, hiraṇyaparṇā uhuva uṣarbudhaḥ.

Gorgées de miel, ces énergies ailées font en montant pleuvoir sur nous le trésor des eaux célestes, la pleine effusion de la conscience mentale supérieure; elles sont pétries d’extase, de ravissement, habitées par l’ivresse du vin immortel; et elles touchent, elles entrent en contact conscient avec cet être superconscient qui jouit éternellement de l’extase, emporté à jamais par sa divine euphorie. Udapruto mandino mandinispṛśaḥ. Tirés par elles, les seigneurs du Délice s’approchent de l’offrande de Soma préparée par le Rishi, comme des abeilles guidées vers des gouttes de miel; madhvo na makṣaḥ savanāni gachathaḥ. Créant eux-mêmes le nectar, ils recherchent, tels les abeilles, toute forme de douceur dont ils puissent faire plus de délice encore.

(rik 5) – Durant le sacrifice, le même mouvement d’illumination générale, déjà réalisé, nous l’avons vu, à la suite de l’envol des Ashvins, s’effectue maintenant avec le concours des feux d’Agni. Car les flammes de la Volonté, la Force divine qui brûle haut dans l’âme, trempent aussi dans la débordante douceur, et dès lors remplissent parfaitement, jour après jour, leur grande mission: mener le sacrifice2 progressivement vers son but. Pour permettre ce progrès, leurs langues enflammées sollicitent ardemment la venue quotidienne des splendides Ashvins, en qui brille la lumière des illuminations intuitives et qui leur apportent la fulgurante énergie de leur pensée (Śavīrayā dhiyā, en R.V. 1-3-2). Svadhvarāso madhumanto agnaya usrā jarante prati vastor aśvinā.

Cette aspiration d’Agni naît quand l’Officiant aux mains pures, à la vision parfaitement discriminatrice, qui dans son âme a le pouvoir d’aller jusqu’au bout de son pèlerinage, jusqu’au but du sacrifice, surmontant tous les obstacles et matant tous les adversaires – a pressé avec les pierres du pressoir le vin immortalisant, et que celui-là se remplit lui aussi du miel des Ashvins. Yan niktahastas taraṇir vicakṣaṇaḥ somaṃ suṣāva madhumantam adribhiḥ. Car le délice que l’individu goûte dans les choses rejoint les triples bonheurs des Ashvins et le quatrième, le délice affluant depuis la Vérité. Les mains pures de l’Officiant, niktahastaḥ, pourraient symboliser3 l’être physique purifié; le pouvoir vient d’une énergie de vie accomplie; la force d’une perception mentale claire, vicakṣaṇa, est le signe du mental illuminé par la vérité. Telles sont les conditions, dans le mental, la vie et le corps, permettant au miel de se répandre sur les triples satisfactions des Ashvins.

(rik 6) – Quand par son acte l’auteur du sacrifice a ainsi exprimé dans le pressoir le nectar des choses, les flammes de la Volonté arrivent à le boire “de près”, elles ne sont plus obligées de l’apporter, chichement ou péniblement, depuis un plan de conscience distant et difficilement accessible. Aussi, s’empressant d’y goûter librement, elles s’emplissent d’une force et d’une rapidité exultantes, et courent et se démènent, sillonnant le champ complet de notre être, pour reproduire dans l’étendue et la structure de la conscience inférieure l’image éclatante du monde du Mental libre et lumineux. Ākenipāso ahabhir davidhvataḥ, svar ṇa śukraṃ tanvanta ā rajaḥ. La formule utilisée est empruntée mot pour mot au second Rik; mais ici c’est l’ardeur de la Volonté pleine de la quadruple satisfaction qui agit. Là, le libre et facile essor des dieux dès que la Lumière les touche; ici, le labeur et l’aspiration tenaces de l’homme qui sacrifie. Car désormais c’est avec l’aide du Temps, du jour, que la tâche est menée à bien, ahabhiḥ, par les aurores successives de la Vérité, chacune amenant sa victoire sur la nuit, grâce à la procession ininterrompue des sœurs, auxquelles faisait allusion l’hymne à l’Aurore divine (1-113). L’homme ne peut d’emblée saisir ou garder tout ce que lui apporte l’illumination; pour qu’il puisse grandir dans la lumière, celle-ci doit constamment se répéter.

Mais les feux de la Volonté ne sont pas les seuls impliqués dans ce travail de transformation de la conscience inférieure. Le Soleil de la Vérité attelle lui aussi ses radieux coursiers et s’élance; sūraś cid aśvān yuyujāna īyate. Les Ashvins aussi prennent connaissance pour la conscience humaine de l’itinéraire de son progrès, afin qu’elle puisse effectuer un trajet complet, harmonieux, divers. Ce mouvement progressant de front dans plusieurs directions se combine en la lumière de la connaissance divine, grâce à l’action spontanée de la Nature s’organisant elle-même, action que celle-ci adopte quand la volonté et la connaissance se marient pour former l’harmonie parfaite d’une intervention pleinement consciente de soi et intuitivement guidée. Viśvām̐ anu svadhayā cetathas pathaḥ.

(rik 7) – Vamadéva conclut son hymne. Il a su tenir ferme la Pensée et sa sublime illumination, et il a exprimé en lui-même, en se servant du pouvoir de formation et de fixation du Verbe, le char, autrement dit le mouvement immortel du délice des Ashvins: mouvement d’une béatitude qui ni ne s’étiole, ni ne vieillit, ni ne s’épuise – il est intemporel et impérissable, ajaraḥ – parce que ce char est tiré par des énergies parfaites et libérées, et non par les chevaux chétifs et vite fourbus, vite récalcitrants de la vitalité humaine. Pra vām avocam aśvinā dhiyaṃdhā, rathaḥ svaśvo ajaro yo asti. Ce mouvement permet aux Ashvins, pressés d’y répandre leur délice, de traverser instantanément tous les mondes de la conscience inférieure; et ils parviennent ainsi à cette jubilation universelle en l’homme. Riches de son offrande de vin de Soma, qu’ils pénètrent avec force, ils peuvent alors lui faire franchir tous les obstacles et le conduire jusqu’à sa grande destinationYena sadyaḥ pari rajāṃsi yātho, haviṣmantaṃ taraṇim bhojam accha.

 

1 Le k de Poludeukes suggère l’existence d’un ś initial, le nom devenant alors Purudaṃśas. Ce type de permutation entre sibilantes était du reste monnaie courante au stade primitif, encore fluide, des langues aryennes.

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2 Adhvara, le terme employé pour désigner le sacrifice, est en réalité on adjectif, l’expression complète étant adhvara yajña, l’action sacrificielle itinérante, le sacrifice qui s’apparente à une progression ou à un voyage. Agni, la Volonté, est le guide du sacrifice.

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3 La main ou le bras a cependant souvent une autre valeur symbolique, notamment quand il s’agit des deux mains ou bras d’Indra.

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