SITE DE SRI AUROBINDO ET LA MÈRE
      
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Mère

l'Agenda

Volume 3

9 janvier 1962

(Depuis quelques jours, Mère ne se porte pas bien. Elle ne reçoit presque plus personne.)

Tu vas mieux?

Je crois que oui! (Mère rit) Je ne sais pas.

C'est une chose curieuse, ce sont des attaques bizarres qui ne me paraissent pas du tout dépendre de la santé.

C'est une sorte de... décentralisation. N'est-ce pas, pour former un corps, toutes les cellules sont concentrées avec une sorte de force centripète qui les rassemble; alors c'est juste le contraire! c'est comme si il y avait une sorte de force centrifuge qui fait qu'elles se répandent. Et quand ça devient un peu trop, je sors de mon corps, et le résultat extérieur, apparent, je m'évanouis – je ne m'évanouis pas parce que je suis pleinement consciente. Alors ça produit, évidemment, une sorte de désorganisation... bizarre.

Et c'est curieux, il y a une chose curieuse, que pour le moment encore je n'ai pas résolue: ça se produit toujours (ça s'est déjà produit trois fois, ce qui est beaucoup pour moi) le jour où X arrive, dans la nuit qui précède son arrivée.

Oui.

Ah! ça ne t'étonne pas non plus?

Non, j'ai remarqué qu'effectivement il y avait quelque chose qui se déclenchait quand il venait.

La dernière fois, il se trouve qu'il y avait quelqu'un là et que je ne suis pas tombée, alors je ne me suis pas fait mal. Mais cette fois-ci, j'étais toute seule dans ma salle de bains et... évidemment je continuais un phénomène de conscience où j'étais en train de me répandre sur le monde – répandre physiquement, c'est ça qui est curieux! c'est la sensation des cellules. J'avais un mouvement de diffusion qui se faisait de plus en plus intense et rapide, et puis tout d'un coup, je me suis trouvée par terre.

N'est-ce pas, dans mon cabinet de toilette là-haut, il y a un siège, il y a deux petites tables à côté, entre le siège et le mur (pas des tables: des petits tabourets sur lesquels il y a des objets), et une de ces barres de porcelaine sur lesquelles on met des serviettes (heureusement, tout cela avait des coins arrondis). Je me suis trouvée coincée entre le siège et les deux petites tables (c'est large comme ça!) Et alors l'impression était: cette Matière (c'est-à-dire la matière de la table, des objets qui étaient sur la table et du siège de porcelaine), comme tout ça n'est pas réceptif! Ça ne bouge pas comme ça devrait bouger pour que les choses soient confortables (mais il n'y avait pas de corps, ce n'était pas mon corps qui n'était pas confortable: c'était le tout). L'ensemble des objets, des choses, était dans une situation bizarre et absurde, que je ne comprenais pas bien, que je ne m'expliquais pas; c'était comme si on se demandait: «Pourquoi est-ce qu'il y a cette grosse masse là qui tient tant de place et qui fait un encombrement avec tout ça?»

Et puis, j'ai là un petit plateau de plastique dans lequel il y a des crayons, des porte-plumes à pointe, des carnets pour écrire, etc., et alors mon coude était allé s'appuyer sur ce plateau, et évidemment le corps essayait de se relever, il s'appuyait là-dessus; alors ça a commencé à faire du bruit parce que tout s'est cassé (sous le poids du coude, le plateau s'est cassé). Et c'était une conscience diffuse mais très claire, je me disais: «Mais pourquoi? Qu'est-ce que c'est que ce bruit ridicule? Et qu'est-ce que c'est que cette chose lourde qui appuie? – Tout ça, c'est du désordre; ça ne devrait pas être comme cela, c'est du désordre.» Et ça continuait: crac-crac-crac. Alors tout d'un coup, la conscience ordinaire est revenue (c'est-à-dire que c'est la relation ordinaire des consciences qui est revenue, pour être exacte) et j'ai dit: «Eh bien! qu'est-ce que c'est que cette situation ridicule! Pourquoi ce coude est-il en train de s'appuyer là-dessus? Il devrait comprendre que ça casse!» Et puis finalement, c'est revenu tout à fait et j'ai dit à mon corps: «Tu n'es pas idiot, là, qu'est-ce que tu fais là, veux-tu te relever! Allez, marche!» Immédiatement, docile comme un petit enfant, il s'est extrait, il s'est tourné, puis il s'est relevé tout droit, bien droit – j'avais écorché mon genoux, écorché mon coude, donné trois coups à ma tête! Heureusement que tout ça n'était pas pointu (c'était suffisamment dur mais ce n'était pas pointu). Enfin je n'ai rien eu, il n'y avait pas de dommages.

Il n'y avait pas de dommages du tout, mais il y avait une sensation bizarre. Alors j'ai essayé de comprendre, je me suis dit: «Pourquoi est-ce que je perds suffisamment le sens de la relation des choses pour que ça arrive?»... Il y avait longtemps que mon corps me disait comme ça: «Il faudrait que je m'étende, il faudrait que je m'étende.» Je lui répondais très brutalement: «Tu n'as pas le temps.» (Riant) Alors c'est arrivé. Évidemment, si je lui avais obéi, si je m'étais étendue, rien ne serait arrivé. Mais j'étais dans mon expérience, je continuais mon expérience, n'est-ce pas; et puis j'étais en train de me préparer pour descendre. Alors je lui ai dit: «C'est bon, c'est bon, tu t'étendras après.» Et puis il a eu une façon à lui de s'étendre! (Riant) Il s'est étendu là où il était. Mais il n'était même pas étendu, n'est-ce pas, il était tout de travers!

Après, j'ai regardé un peu. Je lui ai dit: «Mais enfin, quoi? Tu n'as pas la force de supporter des expériences, qu'est-ce que c'est que ça! Alors tu ne pourras pas faire le travail.» Il m'a répondu très clairement que je le surmenais. Il me l'a dit, et, derrière, il y avait absolument la volonté de Sri Aurobindo, qui a dit; «C'est du surmenage. On ne fait pas ces deux choses-là en même temps: rester des heures à recevoir les gens et à leur parler, et puis faire des expériences de ce genre. Il faut choisir, ou en tout cas doser mieux.» Alors ma foi, je n'allais pas cesser mes expériences, n'est-ce pas; j'ai profité de cette petite histoire pour me reposer – tu penses, ce n'était rien! Les docteurs disaient: «Le cœur ne marche pas, faire attention», et tout ça. Ils voulaient commencer à me droguer! – Je n'ai qu'à rester tranquille, pas besoin de drogues. Alors je me suis reposée – il fallait bien donner une excuse, j'ai dit que je n'étais pas bien, que j'avais besoin de repos.

Mais là-dessus, il y a eu le retour d'une vieille chose que je croyais avoir guérie et qui, avec le surmenage, est revenue. C'était quelque chose qui était venu avec le surmenage quand j'étais là-bas au Terrain de Jeu et que je me reposais deux heures dans les vingt-quatre, ce qui n'était pas suffisant: une sorte d'ulcère qui s'est formé entre mon nez et ma gorge (une vieille chose qui date de mon enfance, des végétations, mais le système qu'on a employé pour les enlever a laissé une sorte de petite cavité, et cette cavité, qui n'est rien du tout, qui me donnait de temps en temps des rhumes mais ce n'était rien, avec le surmenage était revenue et s'était transformée en une sorte d'ulcère: ça me donnait un rhume artificiel; c'était tellement acide et corrosif que ça me donnait une irritation terrible dans la gorge et le nez). Là-bas, une fois (ça a augmenté beaucoup quand je donnais des leçons au Terrain de Jeu), je l'ai montrée au docteur. Il m'a dit: «Mais vous avez un ulcère! Mais...» Une grande histoire. Il a proposé de me traiter. J'ai dit: «Non, merci! Ne vous faites pas de soucis, ça passera.» Et j'ai commencé mon traitement yoguique. En huit jours, c'était fini. Et pendant trois ans, je n'ai entendu parler de rien. J'avais senti dernièrement (depuis deux, trois mois) que ça essayait de revenir, justement pour la même raison de surmenage; et avec cette aventure de l'autre jour, c'est revenu: ça m'a donné un de ces rhumes imbéciles – on éternue, on tousse. Ce n'est pas encore tout à fait fini. Ce n'est rien du tout, ça me donne seulement une excuse (riant) pour dire aux gens que je ne suis pas encore très bien!

Je me repose.

C'est une solution difficile. Parce que je ne veux pas, à aucun prix, arrêter la discipline (la tapasyâ pour dire les choses exactement). Je ne veux pas. Et les deux, évidemment, c'est trop pour un petit corps idiot. Qui est surtout idiot parce qu'il vit dans la tension.

J'ai eu des expériences intéressantes à ce point de vue-là, ces jours-ci. J'avais ce qu'il est convenu d'appeler la fièvre – ce n'était pas de la fièvre, c'était une remontée à la surface (remontée du subconscient) de toutes les luttes, les tensions que ce corps a eues pendant... quatre-vingt-trois ans bientôt... J'ai eu une période dans ma vie, où la tension était formidable parce qu'elle était morale et vitale en même temps que physique; c'était une lutte perpétuelle contre des forces adverses, et mon séjour au Japon particulièrement, oh! c'était terrible. Alors la nuit, c'était comme si toutes les choses qui avaient participé à cette vie japonaise (les gens, les choses, les mouvements, les circonstances), comme si tout ça, traduit en vibrations vitales, était autour de mon corps, et que tout ce qui est maintenant avait complètement disparu et ça, ça avait pris la place. Pendant des heures la nuit, c'était le corps qui revivait toutes les tensions terribles qu'il a eues pendant ces quatre années du Japon. Et je me suis aperçue, alors, à quel point (parce que sur le moment, on ne fait pas attention, on a la conscience occupée à autre chose, n'est-ce pas; on n'est pas concentré là, sur le corps), à quel point le corps résiste et est tendu. Je me suis aperçue de ce que c'était, et justement en m'en apercevant, j'ai eu une communication avec Sri Aurobindo à ce sujet; il m'a dit: «Mais tu continues! ton corps continue à avoir l'habitude de la tension.» (C'est beaucoup moins naturellement, c'est tout à fait différent puisque la conscience intérieure est dans une paix parfaite, mais le corps a l'habitude de la tension.) Par exemple, ce petit moment entre le moment où je me lève et le moment où je descends au balcon, où je me prépare (je suis obligée de préparer ce corps pour descendre), eh bien, le corps est dans une tension pour être prêt à temps. Et c'est pour ça que c'est à ce moment-là que les accidents arrivent. Alors, le lendemain, j'ai dit: «C'est bon, plus de tension», et je me suis exclusivement occupée à garder mon corps dans une tranquillité parfaite – je n'étais pas plus en retard que les autres jours! Naturellement, bien entendu, c'est une mauvaise habitude du corps. Les choses se sont déroulées de la même façon. Mais ça va mieux depuis ce moment-là. C'est une sale habitude qu'il a.

Et alors j'ai regardé. Je me suis dit: «Est-ce que c'est spécial à ce corps?»... Il donne, à tous les gens qui ont vécu avec lui, l'impression de deux choses: d'une volonté très concentrée, très obstinée, et d'une endurance! – Ça, Sri Aurobindo me disait qu'il n'avait jamais rêvé d'un corps avec une endurance pareille. Et c'est probablement à cause de ça... Mais je ne veux en aucune façon lui enlever cette capacité – c'est une volonté cellulaire, n'est-ce pas, c'est tout à fait curieux, et aussi une endurance cellulaire. Ce n'est pas une volonté centrale et une endurance centrale (ça, c'est tout à fait autre chose, tout à fait différent): c'est cellulaire. Et c'était d'ailleurs pour ça que Sri Aurobindo me disait que ce corps avait été particulièrement préparé et choisi pour faire le Travail – à cause de ça, de sa capacité d'obstination dans l'endurance et dans la volonté. Mais ce n'est pas une raison pour qu'il le fasse inutilement! Alors je veille à ce qu'il se détende; je suis tout le temps à lui dire: «Mais non, laisse-toi aller! Joue un peu, laisse-toi aller, qu'est-ce que ça peut faire!» Je suis obligée de lui dire: «Sois bien tranquille, bien tranquille.» Et à ce moment-là, il est très étonné, il dit: «Ah! on peut vivre comme ça? On peut vivre comme ça, on n'est pas obligé de se presser?»

Alors c'est pour ça, je me repose. Est-ce que je suis mieux, est-ce que je ne suis pas mieux? – Les choses sont toujours les mêmes. Si je recommençais à faire ce que je faisais (ce que je savais tout du long être absolument déraisonnable – ce n'était pas que je ne le savais pas: je savais, j'étais mécontente de le faire parce que je savais que je faisais quelque chose que je ne devais pas faire). Je n'ai pas l'intention de recommencer, mais si j'avais dit: «C'est fini pour de bon», c'aurait été... Si tu savais combien de choses se sont relâchées [dans l'Ashram], oh!... Même comme cela, combien de gens j'attrape par le bout de l'oreille: «Eh bien! il y a huit jours, vous n'auriez pas fait ça.» Oh! rien que cela, c'est une expérience! Pour voir de quoi ça dépend, la soi-disant fidélité des gens.

Il faut les tenir à bout de bras, tout le temps, tout le temps, tout le temps.

Voilà.

Mon petit, j'ai reçu quelque chose que je trouve très bien! (Mère rit et donne au disciple une boîte de... nous ne nous souvenons plus de quoi, peut-être du foie gras.)

De mon côté aussi, il y a eu relâchement...

C'est une nécessité de la substance matérielle.

Mais justement, c'était ma complainte (!) ma plainte, j'ai dit: «Si elle n'est pas capable, cette substance, de ne pas se relâcher, si elle n'est pas capable de résister à ça, si elle a absolument besoin de se détendre, si elle ne peut pas garder la conscience (c'est-à-dire le mouvement de la conscience), si, de temps en temps, ah! ça se relâche, alors comment est-ce qu'on peut supramentaliser ça?»... C'est justement ce que tous les gens ont toujours dit: «Elle ne peut pas tenir la charge, elle a besoin de se relâcher. Elle ne peut pas tenir la charge de l'Énergie.» Et surtout cette Énergie-là, n'est-ce pas, qui donne aux gens l'impression de quelque chose de presque anormal – une Énergie qui fait comme ça (geste inflexible) et qui peut tenir le coup indéfiniment.

Ou quand ça ne fait pas «comme ça», ça casse – on se retrouve entre une table et... et puis par terre tout d'un coup!

Ce doit être ça, parce que c'est une chose qui m'est arrivée relativement souvent dans ma vie, de m'évanouir. Même quand j'étais jeune, j'étais consciente, et il y a eu toute une période où je sortais de mon corps: je le voyais immédiatement, ce corps, toujours dans une position ridicule (naturellement là où il ne devrait pas être!) Alors immédiatement, on se reprécipite dedans et on lui dit: «Allons! qu'est-ce qui te prend!» Alors il se secoue, et puis il recommence à marcher, comme un baudet – on lui a donné une bonne tape, et il recommence.

Mais ce genre de détente n'a jamais été moral chez moi. Et j'ai vu que cette espèce de laisser-aller qu'ont les gens a la même origine: ce n'est pas nécessairement une négligence ou une infirmité vitale, ce n'est pas ça. C'est tout simplement parce que le corps s'essouffle: il supporte, n'est-ce pas, cette tension de l'énergie vitale, alors il s'essouffle, il se fatigue, il a besoin de repos.

C'est «normal» au point de vue de l'organisation actuelle du monde – ce ne devrait pas être normal si on devait réaliser le monde supramental. Il doit évidemment y avoir un changement assez considérable dans la substance. Ce sera probablement ça, la différence essentielle entre ces corps qui sont bâtis à la manière de la Nature et ceux qui seront bâtis à la manière de la connaissance supramentale: il y aura un élément qui fera qu'on ne sera plus naturel. Et tant que cet élément naturel est là, eh bien, probablement, il faut un certain degré de patience – le laisser souffler, autrement ça disloque quelque chose.

Évidemment, on diminue beaucoup l'essoufflement quand on a cette égalité intérieure de la Présence divine. Ce qui fatigue beaucoup, c'est la tension supplémentaire qui vient du désir ou de l'effort, de la lutte, de ce combat constant avec tout ce qui s'oppose. Ça, ça peut s'en aller.

On se fatigue tout à fait inutilement.

(silence)

Dans ce retour en arrière, ces jours derniers, j'ai eu tout d'un coup la révision de la vie que j'avais menée avec Sri Aurobindo... Ce qui m'a aidée, c'est que j'ai lu ces passages de son livre sur moi1 – les lettres qu'il avait écrites sur moi (que je n'avais jamais lues d'ailleurs). Et alors, ça m'a fait revenir cette vie de trente années complètes que j'ai eue avec lui...

Il n'y a pas eu une fois, une lutte, une tension, un effort au point de vue psychologique ou moral – c'était vivre dans une sécurité totale et confiante. Il y avait des attaques dans le plan matériel, mais même ça, c'était lui qui les prenait sur lui. Alors j'ai vu ça, ces trente années de vie comme ça: pas une seconde le sens de la responsabilité, avec tout le travail que je faisais, tout ça, cette organisation. Lui, n'est-ce pas, m'avait censément passé la responsabilité et il se tenait derrière, mais c'était lui qui faisait tout! – Moi, je bougeais, aucune responsabilité. Jamais, pas une minute, je n'ai eu le sentiment de la responsabilité – c'était lui qui l'avait. Et alors c'était...

Les sept premières années, c'était lui qui faisait le travail, ce n'était pas moi. C'était lui qui voyait les gens; moi, je m'occupais simplement de ses affaires, de son ménage à lui, de sa nourriture, de ses vêtements, etc. Je m'occupais de ça, tranquillement, comme ça – ça m'occupait. Et puis je ne faisais rien, je ne voyais pas les gens: j'arrangeais sa vie matérielle – un jeu de petit enfant. C'était une paix intégrale – sept ans.

Après, il s'est retiré, et il m'a mise en avant. Alors l'activité était un peu plus, naturellement, et l'apparence de responsabilité aussi, mais c'était seulement une apparence. Une sécurité! Le sentiment d'une sécurité totale-totale-totale – pendant trente ans. Pas une fois... Il y a eu juste une écorchure, si l'on peut dire, quand il a eu cet accident et qu'il s'est cassé la jambe: c'était une formation (une force adverse) et il ne prenait pas assez de précautions, parce que cette force adverse était dirigée contre nous deux, plus spécialement contre moi (elle avait essayé de me casser la tête une fois, deux fois, des choses de ce genre), et alors lui, était tendu pour empêcher que ça puisse toucher mon corps sérieusement. Et c'est comme ça qu'elle a pu arriver à se glisser et à lui casser la jambe. Ça a été un choc. Et puis, presque tout de suite, il a réarrangé ça – ça s'est réarrangé et ça a été jusqu'au bout.

Et même, c'était si fort que même pendant sa maladie (ça a duré pendant des mois, n'est-ce pas), même pendant cela, c'était le sentiment d'une sécurité parfaite au point que l'idée que cette maladie pouvait le moins du monde affecter vraiment sa vie ne pouvait même pas s'approcher! Je ne voulais pas le croire quand le docteur m'a dit: «C'est fini.» Je ne voulais pas le croire. Et tant que j'étais dans la chambre – tant que j'étais dans la chambre, il ne pouvait pas quitter son corps. Alors c'était une tension terrible en lui: la volonté intérieure qu'il s'en aille, et puis cette espèce de chose qui le tenait là, comme ça, dans son corps, que je savais qu'il était vivant et il ne pouvait pas être autrement que vivant. Il a fallu qu'il fasse un signe pour que j'aille dans ma chambre, censément me reposer (ce que je n'ai pas fait), et dès que j'ai quitté la chambre, il est parti. Alors ils m'ont rappelée immédiatement. Mais c'était ça. Et c'est quand il est venu comme ça – que j'ai vu que c'était vraiment ça –, quand il est sorti de son corps et qu'il est entré dans le mien (la partie la plus matérielle qui avait affaire à toutes les choses extérieures), et qu'avec ça j'ai compris que j'avais toute la responsabilité de tout le travail et de la sâdhanâ... alors il y a eu une partie de moi que j'ai enfermée (une partie du psychique profond qui vivait dans l'extase de la réalisation, en dehors de toute res-ponsablité, comme ça: le Suprême), ça, je l'ai pris, je l'ai enfermé, je l'ai bouclé, et j'ai dit: «Tu ne bougeras plus jusqu'à ce que... tout le reste soit prêt.»

(silence)

Ça même, c'était un miracle: si je n'avais pas fait ça, je le suivais – n'est-ce pas, il n'y avait personne pour faire l'Œuvre. Je le suivais automatiquement, il n'y avait même pas de décision à prendre. Mais quand il est entré, il m'a dit: «C'est toi qui feras; il fallait que l'un des deux parte: moi je pars, mais c'est toi qui feras.»

Et cette porte n'a été rouverte que dix ans après. C'est-à-dire en 1960. Et encore, avec précaution – ça a été l'une des grosses difficultés l'année dernière.

(silence)

Et c'est seulement ces jours derniers qu'il a été permis à tous ces souvenirs de remonter du subconscient où ils étaient gardés, et que ce même état que j'ai eu pendant trente ans est revenu à la surface – avec cette différence formidable.

Et alors tout d'un coup, je me suis dit: «Comment? Pendant ce temps qu'il était ici, pendant ce temps que nous étions ensemble (pas avant que je revienne du Japon: quand nous étions ensemble), la vie, la vie terrestre a vécu une possibilité divine si merveilleuse, si... n'est-ce pas, si unique, qu'elle n'avait jamais vécue à ce point-là et de cette manière-là, pendant trente années, et elle ne s'en est pas aperçue!»

Ça...

C'est l'expérience de ces jours derniers.

Et alors, à un moment (je ne me souviens plus, il y a quelques jours), je me suis dit: «Comment est-ce possible que des gens aient vécu ici, si près (mais ça arrive toujours), et que sur la terre des êtres humains qui ont une aspiration et qui avaient la conscience tournée vers ces choses ont vécu cette possibilité, qu'ils ont eu cette possibilité à leur disposition, et qu'ils n'ont pas su en profiter! Qu'ici il y a eu cette chose si merveilleusement unique et que les gens en avaient une petite image enfantine, extérieure!»

Et alors, vraiment, j'ai pensé: «Est-ce que vraiment le temps est venu, est-ce possible? Ou est-ce que ce sera encore pour plus tard?»

(silence)

J'ai lu hier soir dans le livre2... Sri Aurobindo écrit à quelqu'un qui lui disait: «Ils ont bien de la chance ceux qui vivent près de la Mère.» Il leur a répondu: «Vous ne savez pas ce que vous dites! Vivre dans la présence physique de la Mère est l'une des choses les plus difficiles.» – Tu te souviens de ça? Je ne savais pas qu'il avait écrit cela, je me suis dit: «Tiens!...» Il disait: «C'est dur de pouvoir rester près d'elle, parce que la différence entre votre conscience physique à tous et sa conscience physique est si colossale...» – C'est ça qui me fatigue. C'est ça qui fatigue mon corps, parce qu'il est habitué à être dans un rythme, un certain rythme universel.

(silence)

Personne ne peut imaginer ce que c'était, ces trente ans que j'ai eus... par delà tous les problèmes, toutes les difficultés – nous avons passé par toutes les difficultés possibles: c'était rien, c'était rien. C'était rien, c'était... comme un grand orchestre harmonieux.

(silence)

Mais... il est évident que pour que la Matière soit prête et capable de cette Transformation, elle doit être sérieusement martelée.

(silence)

Et rien-rien d'imaginable dans l'histoire éternelle de l'univers n'est semblable à ce choc-là: avoir vécu comme une chose quotidienne tout à fait naturelle, évidente (ça ne se pose même pas, ce n'est pas une question), une vie divine parfaite, et puis... tout d'un coup, la base enlevée, matériellement. Alors, qu'on puisse rester là! – On s'en va, tout naturellement: avec la base qui s'en va, on s'en va.

(silence)

Je ne peux pas le blâmer, mon corps. Il est peut-être un peu fatigué, mais il a bien tenu le coup.

Ça a été une de ces grâces, un de ces pouvoirs absolument miraculeux qui a fait ce que j'ai dit, qui a enfermé toute la partie de la conscience qui vivait consciemment ce miracle, qui l'a enfermée, comme ça, cadenassée: «Fermé, bouge plus, pas de manifestation: tu sors du temps et de la Manifestation jusqu'à ce que le reste soit prêt à tenir le coup.»

C'est peut-être ça, plus que tout autre chose, qui faisait que j'avais besoin d'un peu de solitude. C'était pour remettre en activité cette partie de l'être psychique qui était l'intermédiaire individuel entre la Conscience vraie et cette conscience corporelle: ce qui avait vécu ça, savait ça, connaissait ça, connaissait ce miracle merveilleux.

(silence)

La chose vraiment presque miraculeuse, c'est que maintenant même je puisse en parler.

*
*   *

Voilà. Maintenant encore, on n'aura rien fait! Tu as des questions? [sur les Aphorismes]

(Le disciple lit:)

67– Il n'y a pas de péché dans l'homme, mais bon nombre de maladies, une grande ignorance et un mauvais usage de ses possibilités.

68 – Le sens du péché était nécessaire pour que l'homme puisse se dégoûter de ses propres imperfections. C'est le correctif que Dieu apportait à l'égoïsme. Mais l'égoïsme de l'homme déjoue les stratagèmes de Dieu, parce que l'homme s'intéresse médiocrement à ses propres péchés, tandis qu'il observe avec zèle les péchés des autres.

69 – Le péché et la vertu sont un jeu de résistance que nous jouons avec Dieu tandis qu'il fait effort pour nous tirer vers la perfection. Le sens de la vertu nous aide à chérir en secret nos péchés.

Et alors?

Si tu as des commentaires à faire?

Non, la chose qui demande une considération spéciale, pour moi, c'est ça: le sens de la vertu...

...nous aide à chérir en secret nos péchés.

Ça, ce n'est pas facilement accessible à la pensée humaine ordinaire.

Nous aide à chérir en secret le sens du péché...

Mais toi, tu as trouvé une question?

Ça n'a pas un rapport immédiat. Si tu as quelque chose à dire...

Cela tourne toujours autour de la même chose, mais ici c'est présenté d'une façon très subtile.

Chérir en secret le sens du péché... Non, ce n'est pas une expérience que j'ai eue, en ce sens que je n'ai pas eu d'une façon très prononcée cet amour de la vertu.

Justement, l'une des choses dont je me suis aperçue, c'est que, toute petite, j'avais déjà cette conscience de ce que Sri Aurobindo appelle «vivre divinement», c'est-à-dire en dehors de ce sens du Bien et du Mal.

C'était compensé par un censeur terrible qui ne m'a jamais quittée.3 C'est seulement Sri Aurobindo qui l'a écarté de mon chemin. Mais je n'avais pas le sens du péché, du Bien et du Mal, du péché et de la vertu – surtout pas ça, surtout pas ça! Plutôt, ma conscience était centrée autour de right action and wrong action, c'est-à-dire «ça n'aurait pas dû être fait, ça aurait dû être fait», sans Bien et Mal, au point de vue travail, action, dans l'action – ma conscience a toujours été centrée sur l'action. C'était la vision de la perfection de la ligne à suivre, ou de toutes les lignes à suivre, pour que l'action s'accomplisse. Et alors, chaque fois qu'il y avait quelque chose qui était une déviation de ce qui me paraissait la ligne lumineuse, la ligne droite (pas droite au sens géométrique: la ligne lumineuse, la ligne qui est l'expression de la Volonté divine), une toute-toute petite déviation de ça, oh! c'était... c'était la seule chose qui me tourmentait.

Et le tourment ne venait pas de moi: le tourment venait de cet individu-là qui était agrippé à ma conscience et qui me fouettait, me talonnait, me maltraitait, tout le temps – ce que les gens appellent généralement «la conscience», mais ça n'a rien à voir avec la conscience! C'est un être adverse, c'est-à-dire qu'il change en mauvais tout ce qu'il peut changer. Tout ce qui est susceptible d'être changé en contraire au Divin, il le change. Et alors tout le temps il répète: «Ça, c'est contraire, ça c'est contraire, ça c'est contraire...»

Mais c'était la seule chose. Jamais-jamais l'idée qu'on est vertueux ou l'idée qu'on est un pécheur – jamais, jamais. Ce n'est pas ça: c'est faire la vraie chose ou ne pas faire la vraie chose. C'est tout. Pas que l'on est vertueux, pécheur – rien-rien de tout ça! Je n'ai jamais eu ce sens-là, jamais.

Alors j'ai de la difficulté à attraper le sentiment que Sri Aurobindo décrit ici [«chérir en secret le péché»], ça ne correspond pas à quelque chose en moi. Je comprends bien, n'est-ce pas! Je comprends très bien ce qu'il veut dire, mais attraper ce sentiment-là...4

Mais dis-moi ce que tu voulais dire?

En somme, dans ces derniers Aphorismes, Sri Aurobindo essaye bien de nous montrer au'il faut aller au-delà du sens du péché et de la vertu, évidemment. Ça m'a rappelé un passage d'une de tes expériences qui m'avait beaucoup frappé à l'époque: cette expérience où tu es allée dans le monde supramental, tu as vu ce «bateau» qui débarquait au rivage du monde supramental, les gens à qui on faisait passer des épreuves – certains qui étaient rejetés et d'autres qui étaient gardés. Tu as raconté cette expérience et il y a un passage qui m'a frappé et qui a un rapport avec ces Aphorismes... Est-ce que je peux te lire ce que tu as dit?5

Oui, je ne me souviens plus.

Après avoir décrit ce bateau et le débarquement, tu dis:

«Le point de vue, le jugement [pour passer les épreuves] était basé exclusivement d'après la substance qui constituait les gens, c'est-à-dire s'ils appartenaient complètement au monde supramental, s'ils étaient faits de cette substance si particulière. Le point de vue adopté n'est ni moral ni psychologique. Il est probable que la substance dont leur corps était fait était le résultat d'une loi intérieure ou d'un mouvement intérieur qui, à ce moment-là, n'était pas en question. Du moins, il est tout à fait clair que les valeurs sont différentes...»

Tu ajoutes encore:

«J'avais alors l'impression (une impression qui est restée pendant assez longtemps) d'une certaine relativité – pas exactement: l'impression que la relation entre ce monde-ci et l'autre changeait complètement le point de vue d'après lequel les choses doivent être évaluées ou appréciées...»

Oui, oui!

«Ce point de vue n'avait rien de mental et il donnait un sentiment intérieur, étrange, que quantité de choses que nous considérons comme bonnes ou mauvaises ne le sont pas réellement. Il était clair que tout dépendait de la CAPACITÉ des choses, de leur APTITUDE à traduire le monde supramental ou à être en relation avec lui. C'était si complètement différent, parfois même si contraire à notre appréciation ordinaire!»

Oui.

Tu continues encore:

«Chez les gens aussi, j'ai vu que ce qui les aide à devenir supramental ou les en empêche est très différent de ce qu'imaginent nos notions morales habituelles.»

Oui-oui. Oui.

Alors j'avais envie de te demander: si ce ne sont pas des notions morales, quelle est la capacité ou la qualité qui nous aide à marcher vers le Supramental? Quel est ce point de vue tout différent?

Ce sont justement toutes les choses que j'ai regardées et étudiées ces jours-ci. Alors je te dirai ça la prochaine fois.

Ça m'a beaucoup frappé à l'époque.

Et ça ne m'a jamais quittée. Depuis, ma vision des choses est restée la même. Seulement il faut que je traduise ça pour le rendre intelligible.

Je te vois le douze.

Alors le 12, je te dirai. Je vais voir comment l'exprimer.

Petit, (riant) tu as du fromage? Tu as tout ce qu'il faut? Il faut bien te porter!

L'enregistrement du son fait par Satprem    

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1 On Himself.

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2 On Himself.

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3 Voir Agenda, tome I, p. 148.

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4 Il existe un enregistrement complet de cette conversation depuis le début. Dans l'enregistrement magnétique, nous avons séparé la question que nous posons ci-après à Mère pour la mettre sous la date du 12 janvier, parce que c'est à ce moment-là que Mère répondra à notre question.

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5 Voir expérience du 3 février 1958, Agenda, tome i, p. 141 sqq.

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